Chronique littéraire – « Le quai de Ouistreham », la France à hauteur d’hommes

Ils l’appellent la « France d’en bas » ou « qui se lève au tôt ». Une France formulée de façon virtuelle dans des discours politiques ou dépersonnalisée à renforts de chiffres et de statistiques. A contre-courant, la journaliste Florence Aubenas a choisi d’apporter un témoignage à hauteur d’hommes, et de femmes, sur un monde invisible.
Pour cela elle s’est glissée dans la peau d’une femme de ménage, de 50 ans, munie d’un simple baccalauréat, sans aucune expérience et a décidé de partir à la recherche d’un CDI sur Caen. Autant dire mission impossible…
A travers son expérience on plonge donc dans le quotidien d’une femme de ménage. On est bourlingué du Pôle Emploi avec ses conseillers partagés entre condescendance et empathie, poussés par leur hiérarchie à « faire du chiffre », jusqu’aux quais de Ouistreham où les femmes de ménage viennent chercher quelques précieuses minutes de travail.
Des heures de labeur harassantes qu’elles obtiennent après avoir attendu dans un froid à transpercer les vêtements. Et qu’elles complètent ici et là, jonglant d’une entreprise à une autre, d’un bout à l’autre de la ville dans un flux tendu permanent.
Ce quotidien, c’est celui de Victoria la syndicaliste, Marguerite la femme de ménage aguerrie, Mimi, la sublime jeune femme du ferry. Des personnalités derrière lesquelles Florence Aubenas, qui n’est que de passage, s’efface pour raconter les conditions de vie. Une existence que beaucoup se résignent à accepter. Car la fragmentation de leur temps de travail, la peur de perdre leur poste, la pression exercée par la masse de chômeurs « prêts à tout » accepter, eux aussi, leur interdit toute possibilité de révolte.
Malgré la grande précarité des destins qu’elle décrit, Florence Aubenas ne tombe jamais dans le pathos. On se surprend à rire du cynisme de certains employeurs, de situations cocasses au Pôle Emploi ou du caractère brut de décoffrage de certains de ses collègues éphémères. Comme ce Philippe, un quinqua dragueur, rencontré sur un salon de l’emploi et passé maître dans l’art de dénicher les emplois Cotorep « grâce » à son oeil amoché.

Écrit dans un style vif et plein de finesse, « Le quai de Ouistreham » se lit d’une traite. Et il est d’autant plus instructif lorsque l’on évolue dans un autre monde. Celui où l’on sait lire, où l’on peut choisir ce que l’on mettra sur son CV et où l’on peut espérer travailler pour plus de 700€ par mois.

Delphine Tayac

Pour en savoir plus : Florence Aubenas, « Le quai de Ouistreham », Ed. Points, 239 p.

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