Le talon sans frontière

Inspirée par l’amour du cuir des professionnels de la chaussure de Romans-sur-Isère (Drôme), Chantal Faure, rwandaise rescapée du génocide, veut relancer la production de chaussures dans son pays natal.

Chantal Umuraza – Faure, survivante du génocide rwandais. Crédit photo : droits réservés.

« Chaque jour qui passe, le Rwanda fait un pas de plus. En 2011, on ne marche plus sur la même route qu’il y a 20 ans. Je voudrais accompagner ce changement», glisse Chantal Faure.

Cette jeune femme vit depuis une dizaine d’années en France. Originaire du Rwanda qu’elle a quitté au moment du génocide au milieu des années 1990, elle échappe au pire. 18 ans après cette guerre fratricide, la société rwandaise semble aujourd’hui à l’image de Chantal : meurtrie mais emplie d’une incroyable force pour aller de l’avant. « C’est toute une nation qui doit se reconstruire », souffle Chantal. Alors pour apporter sa pierre à l’édifice, elle aimerait relancer la production locale de chaussures en cuir.

Bercée par l’héritage romanais de l’industrie de la chaussure de luxe , « l’amour de la chaussure » comme aime à le dire la jeune femme, elle a d’abord posé un regard sur la société rwandaise par l’entremise de son appareil photo. « J’ai constaté que les Rwandais ont d’énormes besoins pour se chausser. Bien que ce soit obligatoire, un enfant sur trois marche pieds nus. Or, la marche à pied est le mode de déplacement obligé pour aller chercher de l’eau, se rendre à l’école, à la banque, à l’hôpital ». Mais au pays des mille collines, on se chausse sur les marchés de fripes où vêtements et chaussures d’occasion arrivent d’Europe pour être vendus à la sauvette. Compter parfois 20 € pour trouver chaussure à son pied, alors que le salaire moyen se situe entre 100 et 400 € par mois. Du coup, la majorité des Rwandais opte pour des chaussures en plastique, produites en Chine, qui rendent l’âme en quelques jours.

« Le savoir-faire est là, il manque le déclic »

Des marchés d’occasion qui font de l’ombre à la production locale. « J’ai visité plusieurs ateliers de confection et de réparation, mais aussi des tanneries. Le savoir-faire est là, mais il manque un déclic pour répondre à la demande locale », lance Chantal d’un claquement de doigts. Elle souhaite ainsi dynamiser la production locale en apportant son expérience en matière d’organisation, de design. Elle regrouperait les tanneries, les ateliers de réparation, de confection, les machines dispersées dans des unités de production éclatés ainsi que les vendeurs. Certainement sous la forme d’une coopérative si cela s’adapte aux normes du pays. À l’image de ce qui se fait à Romans. « Ce ne sera pas une copie de ce qui se fait ici », prévient-elle. Elle invite néanmoins les professionnels
de la chaussure qui le souhaitent, à apporter leur soutien à ce projet. Mais « ONG s’abstenir », sourit-elle. « Car je n’ai pas pitié de ces gens. Je ne suis pas là pour les aider, mais pour qu’ils prennent confiance en leur talent ».


« Parce qu’ils m’ont prise pour une Tutsi, ils m’ont forcé à creuser ma tombe »

Dans son ouvrage “Une jeunesse rwandaise”, Chantal raconte son enfance dans son pays natal où elle a connu l’horreur. Son enfance est celle d’une jeune fille ordinaire qui découvre l’école, puis le lycée, sa vie de famille, ses rêves d’adolescente, “se marier à un homme blanc pour vivre la vie de Sissi”, son premier amour. Quand en 1992, la guerre
éclate au Nord du pays. Chantal se persuade qu’elle ne viendra pas jusqu’au Sud. Mais les mois passent et la méfiance des Hutus envers les Tutsis grandit et se transforme vite en haine meurtrière. La nuit du 6 octobre, le massacre arrive jusqu’aux portes de la maison de Chantal. Elle fuit avec son frère, mais est rattrapée par des rebelles : « Parce qu’ils m’ont prise pour une Tutsi, ils m’ont forcée à creuser ma tombe. Après m’avoir humiliée, ils ont préféré partir en quête de plus fortunés », confie-t-elle.Dans le massacre elle perd une partie de sa famille et son amour de jeunesse. Un livre qu’elle a écrit pour raconter, pour se reconstruire et dire son espoir en l’Afrique.

Chantal Umuraza, « Une jeunesse rwandaise » aux éditions Karthala, 142 p.

Delphine Tayac

Article paru dans le Dauphiné Libéré en novembre 2011

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